Brihad-Aranyaka – Upanishad:

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Patrick Lebail : Lumière de la Brihad-Aranyaka – Upanishad: Le sage et son épouse

28 Dec 2012

(Revue Être. No 1. 1974. 2e  Année)

V – LE SAGE ET SON ÉPOUSE

Le puissant et subtil Yâjnavalkya entre en scène. Son thème est l’essence de l’amour. Alors que nous imaginons de l’amour qu’il s’attache à quelque objet, il manifeste en réalité un Amour suprême, celui qu’Ajâtasatru qualifiait de “félicité”. La tendresse d’un dernier entretien, qui prélude à la séparation définitive, imprègne l’exposé de cette vérité. Elle prépare à celui de la doctrine du Soi sous une forme poétique et compréhensive. Le passage se trouve en deux endroits dans la Brihad-Aranyaka.

On rapporte que Yâjnavalkya avait deux épouses, Maitreyî et Kâtyâyanî. Maitreyî parlait du Brahman, tandis que Kâtyâyanî ne se préoccupait que des pensées habituelles aux femmes (IV-5- l).

L’Upanishad n’est pas antiféministe : nous verrons au chapitre VI que lors d’une discussion publique le même Yâjnavalkya ne rencontre qu’un seul adversaire à sa taille : une femme nommée Gârgi. Dans le Veda ne pointe aucune notion de distinction. L’humanité védique est indivise : chaque Védique coopère au rita selon sil capacité fonctionnelle. Les hymnes nuptiaux [1] célèbrent le rôle de la femme. Les déesses féminines sont à la fois charmantes et bénéfiques aux hommes les tâches ardues de l’administration et les brutalités de la guerre. Il n’est pas rare que le rishi, le “voyant” des hymnes, soit une femme [2]. Dans la Brihad-Aranyaka Upanishad surgissent deux femmes exceptionnelles : Maitreyî et Gârgî. Il est bien vrai qu’elles contrastent avec Kâtyâyanî niais le manque de profondeur n’est pas le fait de l’un ou de l’autre sexe. La démonstration en sera administrée par Yâjnavalkya lui-même lors de son tournoi philosophique.

Yâjnavalkya résolut d’embrasser un autre état de vie. “Maitreyi’’, lui dit-il, “ma très chère, je vais sortir de mon présent état. Je vais donc rompre ta relation avec cette Katyâyainî’’ 

Il n’y a guère de tendresse dans la tournure sanscrite qu’emploie Yâjnavalkya à l’égard de son autre épouse, mais beaucoup de douceur à l’égard de Maitreyî : are, “O aimée”, “O très chère”. Dans l’Inde védique, le départ du mari pour l’état d’ascète errant rend aux épouses leur liberté. Confrontée au déchirement d’un amour sincère, Maitreyi fait preuve de pénétration en n’exigeant de son époux qu’un ultime enseignement.

Alors Maitreyî dit : “Vénérable Seigneur, si toute cette terre regorgeant de richesse était mienne, pourrais-je ainsi parvenir à l’immortalité ? — “Non “, répondit Yâjnavalkya. “Ta vie serait celle des gens bien nantis. I1 n’est dans la richesse aucun espoir d’immortalité” (II-4-2).

Maitreyî répliqua “Qu’ai-je à faire de ce qui ne me rend pas immortelle ? Vénérable Seigneur, dis-moi, je t’en prie, ce que tu en sais” (11-4-3).

Yâjnavalkya dit : “Bien-aimée, tu m’es chère, et tu prononces une parole que j’aime. Viens, assieds-toi; je m’en vais t’enseigner : concentre-toi bien sur ce que je t’explique.

O bien-aimée, l’époux n’est pas aimé pour lui-même mais pour l’amour du Soi. O bien-aimée, l’épouse n’est pas aimée pour elle-même, mais pour l’amour du Soi. O bien-aimée, les fils ne sont pas aimés pour eux-mêmes, mais pour l’amour du Soi. O bien-aimée, la richesse n’est pas aimée pour elle-même, mais pour l’amour du Soi. O bien-aimée, le brahmine n’est pas aimé pour lui-même, mais pour l’amour du Soi. O bien-aimé, les mondes ne sont pas aimés pour eux-mêmes, mais pour l’amour du Soi. O bien-aimée, les Dieux ne sont pas aimés pour eux-mêmes, mais pour l’amour du Soi. O bien-aimée, les êtres ne sont pas aimés pour eux-mêmes, mais pour l’amour du Soi. O bien-aimée, il n’est rien qui soit aimé pour soi-même, c’est pour l’amour du Soi qu’on l’aime.

O très chère, il faut voir le Soi. Il faut en entendre parler, réfléchir sur lui, méditer sur lui, O Maitreyî !

En voyant le Soi, en entendant parler du Soi, en pensant au Soi, en exerçant son discernement sur le Soi, tout se trouve connu (1-4-4).

Voici donc énoncée la voie du discernement védantique — sravana, manana, nididhyâsana — évoqué au premier chapitre. Le Soi est à la fois la base de toute existence et l’amour qui réside en elle. “Connaître le Soi”, c’est baigner dans la source de tout amour.

Le Brahmine rejette celui qui le connaît comme différent du Soi. Le Kshatriya rejette celui qui le connaît comme différent du Soi. Les mondes rejettent celui qui les connaît comme différents du Soi. Les Dieux rejettent celui qui les connaît comme différents du Soi. Toute chose rejette celui qui la connaît comme différente du Soi : le Brahmine, le Kshatriya, les mondes, les Dieux, les êtres et toutes choses ne sont pas différents du Soi.

Yâjnavalkya explique ensuite par des analogies que la diversité du monde sensible est tout à la fois distincte et non distincte du Soi :

De même qu’on ne peut pas saisir les diverses sonorités qu’engendre (à la fois) un tambour frappé, mais que l’on saisit la sonorité du tambour ou, si l’on veut, des coups frappés sur lui…

(Yâjnavalkya ajoute, dans les mêmes termes, l’exemple de la conque où l’on souffle et de la vina — l’antique instrument à cordes — que l’on joue).

… De même que d’un feu dont le combustible est mouillé s’élèvent diverses sortes de fumées, de même, o très-chère ! de cette immense Réalité sont exhalés le Rig-Véda, le Sâma-Véda, l’Atharva-Véda, les Chroniques, les Légendes [Les Purana(s)], les Savoirs, les Upanishads, les Versets [Les Mantra(s) du Véda], les Aphorismes, les Elucidations [Sur la signification des rites védiques] et les Gloses : c’est d’elle qu’ils sont tous exhalés.

Le savoir védique constituait en ces temps anciens la somme de ce que la réflexion humaine avait découvert sur la nature du monde. Selon l’esprit indien, le concept et l’objet conceptualisé ne font qu’un. Yajnavalkya dit en termes érudits que du Brahman émanent toutes choses sous l’aspect des noms comme sous celui des choses, du signifiant et du signifié. C’est l’esprit même de l’upâsana.

Il revient ensuite au microcosme humain :

De même que toutes les eaux ont la mer pour domaine, tous les touchers ont la peau pour lieu, toutes les olfactions ont le nez pour lieu, tous les goûts ont la langue pour lieu, toutes les formes ont l’œil pour lieu, tous les sons ont l’oreille pour lieu, toutes les idéations ont le mental pour lieu, tous les discernements ont le cœur pour lieu, toutes les actions ont les mains pour lieu, toutes les voluptés ont le pénis pour lieu, toutes les déjections ont l’anus pour lieu, tous les cheminements ont les pieds pour lieu, tous les Védas ont le verbe pour lieu; …

Le Verbe (vâk) l’expression divine qui “prononce” les Védas et le monde.

… De même qu’un morceau de sel jeté dans l’eau s’y dissout et nul ne peut plus l’y reprendre mais, de quelque point que l’on y puise, l’eau a le goût salé :

De même, o très chère, cette immense Réalité, sans borne et sans limite, n’est qu’une Intelligence homogène.

Il suffit de connaître cette Réalité.

Quand il y a dualité, pour ainsi dire, l’un sent l’autre, l’un voit l’autre,  l’un entend l’autre,  l’un parle de l’autre,  l’un pense à l’autre,  l’un connaît l’autre.

“Pour ainsi dire” : la dualité sujet-objet n’est pas plus réelle que les différences entre les choses. Yâjnavalkya ne peut exprimer la non-dualité à Maitreyî que par des expressions négatives. Elles épurent l’entendement en vue d’une intuition du brahmane qui est inexprimable :

Lorsque, par contre, tout est devenu le Soi, que pourrait-on sentir et par quoi ? Que pourrait-ont voir et par quoi ? Que pourrait-on ouïr et par quoi ? Que prononcerait-on et par quoi ? Que penserait-on et par quoi ? Que connaîtrait-on et par quoi ?

En l’état de libération nulle dualité n’est plus ressentie : il n’y a plus que le Soi, reconnu à travers tous les messages sensoriels, toutes les volitions, toutes les cognitions. Yâjnavalkya termine par une double question [cf. l’argument de la Mundaka Upanishad, mantra I-I-3, op.cit., p. 100], car l’énigme du monde et le mystère de la félicité s’élucident, hors de la dialectique, dans les profondeurs successives du silence :

Par quoi connaîtrait-on ce par quoi tout ceci est connu ?

O très chère, par quoi connaîtrait-on le Connaisseur ?